Equeuter des haricots
Nommer la chose est déjà l' annonce d' un grand moment de plaisir, comme l' est le geste retrouvé après tant d' années.
Equeuter, Le mot est si bref et sec qu' on croit entendre le petit bruit léger de la rupture des courtes petites queues vertes.
Une casserole à droite, une autre à gauche, une serviette ou quelques pages de journal étendues au milieu pour y déposer de
petites poignées à équeuter. Voyons la gestuelle de ce qui assemble si merveilleusement travail ou plaisir ou les deux à la fois.
A peine le geste recommencé, je me retrouve dans la cuisine de mon enfance, ma mère déjà au travail souriante, face à moi.
Un soleil matinal pénètre déjà timidement par la fenêtre entrouverte, une brise légère faisant flotter mollement les rideaux.
La radio en sourdine me parait diffuser la même musique. La même sensation de douceur légèrement veloutée caresse à nouveau
mes doigts.Le geste adéquat est vite retrouvé. Les prendre en mains et les tenir un à un puis ensuite, deux par deux, en alignant
les queues dans le même mouvement pour les sectionner d' un même geste.
En rompant le haricot ou en tranchant la queue avec l' ongle du pouce ?
Nous verrons si cette fois encore ils ont des fils. Ces fils que les enfants reprochent tant aux haricots. Alors lorsque c' est le cas,
nous en enlevons le plus possible pour priver les enfants de cet argument de refus qui désole tant de parents.
Un petit coup d' oeil de temps à autre pour jauger la quantité restant et pour combien de temps il nous en reste.
Aura t' on bientôt terminé ? on ne le sait pas facilement, et ce doute fait aussi un peu partie du plaisir.
Parfois la surprise de découvrir l' une ou l' autre extrémité déjà équeuté, sans doute parce qu' il nous avait échappé tout à l' heure,
ou parce que l' on s' est trompé de récipient. Mais on reprend vite le rythme et on s' amuse même à accélérer les gestes au maximum
comme si il y avait un record à battre. Sans doute pour avoir ensuite le temps de prendre une petite pause pour apprécier le moment,
peut être en pensant au grand Raymond Devos, dont on peut penser qu' il en aurait dit que, une fois les deux bouts enlevés, il reste
encore deux bouts aux bouts, ou en tout cas un bout à chaque bout !
Mais, quand nous voici arrivés à la fin , lorsque les doigts sont un peu poisseux et même légèrement verdis, reste une question en
suspens. Que ferons nous des queues, qu' avec un bon esprit paysan, nous ne saurions nous résigner à jeter sans leur trouver une
dernière utilité. Les donner à becquetter aux poules, ou plus simplement l' ajouter au compost ?
Nous en aviserons lorsque nous aurons nettoyé la table et fait place nette afin de libérer la cuisine.
Et ensuite, quand nous les mangerons, plaisir que nous imaginions déjà lors de l' équeutage, nous pourrons enfin sentir
ce merveilleux craquant du haricot bouilli à point, et relevé par le bon goût de beurre fondu déposé au dernier moment sur le plat.
